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Malaassot - le blog de mordehai              -           ! ברוך הבא

Les Israéliens se sont souvent demandés pourquoi ils perdaient sans cesse la "guerre de la communication "

29 Janvier 2010 , Rédigé par mordeh'ai Publié dans #Réflexions

29-01-2010 

Ma réponse est peut-être qu’ils se trompent de guerre.
On fait à Israël, depuis sa naissance en 1948, un double procès. Le premier consiste à lui reprocher ses actes ou sa politique. Le second, à lui reprocher d’être. Il peut aisément gagner le premier. Mais le second – le vrai procès - est d’une autre nature. Il ne repose pas sur des accusations tangibles, des griefs précis, mais des phobies, des pulsions de destruction et peut-être aussi d’autodestruction.
Ce n’est pas un procès, mais un lynchage. C’est moins l’Etat du Proche-Orient appelé Israël qui est en question, avec ses succès et ses échecs, ses qualités et ses défauts, que l’Israël transcendant et métaphysique, celui de la Bible, dont cet Etat, qu’il le veuille ou non, qu’il l’assume ou non, est l’héritier ou le dernier vecteur en date.
Le romancier Armand Lanoux – prix Interallié 1956 pour Le Commandant Watrin et prix Goncourt 1963 pour Quand la mer se retire - me l’avait fait entrevoir, au lendemain de la guerre des Six Jours.
Il venait d’écrire une sorte d’essai romancé sur Israël, Le Violon dans le feu, où se mêlaient des notes de voyage dans ce pays et des souvenirs de la persécution des Juifs en France, entre 1940 et1944.
Il aimait Tel-Aviv, la ville moderniste dressée au bord de la mer, les jeunes Sabras nus, laïques et délurés. Il se méfiait de Jérusalem, l’orientale, la religieuse, repliée dans ses montagnes et ses déserts. Il appelait les Israéliens à choisir la première et oublier la seconde. Je lui rendis visite, étudiant aux cheveux mi-longs, en 1970.
« Le malheur d’Israël », me confia-t-il, « c’est son nom. Ben Gourion aurait dû garder le nom de Palestine. Cela aurait privé les Arabes d’un argument de poids, celui d’avoir été spoliés de leur pays. Ou même inventer un nom futuriste, ‘Avivie’ par exemple. Israël, Judée, juif, cela fait biblique.
Les sionistes ont voulu mettre un terme au ‘problème juif’ en accueillant les Juifs dans un Etat où ceux-ci redeviendraient ‘normaux’. Mais avec le nom d’Israël, ils retombent dans le judaïsme, et tout ce que cela implique. » J’osai lui demander en quoi c’était si mal d’être juif.
« Vous êtes jeune », me répondit-il. « Vous ne savez pas. Les jeunes Juifs de votre génération ne savent pas. Leurs parents n’ont pas su leur expliquer. Etre juif, c’est une malédiction. Dont il faut sortir. A tout prix. » Je m’enhardis et lui dis que, dans sa logique, les victimes de l’Holocauste étaient coupables. Il se tut pendant un long moment.
L’entretien le fatiguait. Par politesse, je lui posai quelques questions anodines, puis pris congé. Sept ans plus tard, devenu journaliste, ayant coupé mes cheveux, je suivis un voyage officiel du président Valéry Giscard d’Estaing à Dakar. Dans l’avion, j’étais assis à côté d’un grand gaillard, un journaliste français qui travaillait pour une télévision allemande. Quand on m’apporta un plateau-repas estampillé Beth-Din, il me demanda : « Ce n’est pas trop difficile, dans le métier, de manger cacher ? » Je lui répondis que si. « Mais c’est la règle du jeu et il faut la suivre ? », observa-t-il. « Exactement. – Avec l’aide de la communauté locale, quand on en trouve une ? – Bien sûr.
– Mais il y a des Juifs à Dakar ? – Je ne crois pas. » Un quart d’heure plus tard, le déjeuner terminé, il me dit qu’il s’était rendu plusieurs fois en Israël puis poursuivit, sur un ton à la fois détaché et un peu véhément : « Tout le monde le sait, que vous êtes le peuple élu. Tout le monde le sait, que vous revenez chez vous, que le Messie va se révéler et que c’est la fin des temps. Auschwitz d’abord, Israël juste après. Ca ne se voit jamais dans la vie réelle, une telle suite d’événements. Il y en a que ca embête, qui râlent. Normal. Ca ne change rien sur le fond. » Je le laissai parler. Je le laissai exprimer les secrets de son âme. Ou ceux d’une âme collective.
La Bible est le livre le plus lu au monde. Parce que c’est le premier, et en un certain sens le seul, qui remonte à la Création. Parce qu’il est empreint, comme le dit Nietzsche, « de la majesté des exigences morales infinies ». Parce qu’il a servi de modèle ou de point de départ aux textes du christianisme, de l’islam, et de bien d’autres religions ou sectes. Or ce livre universel est aussi, et d’abord, celui d’un peuple particulier, les Juifs.
Cela suscite chez le lecteur non-juif, dans un premier temps, le désir de devenir juif lui-même. Puis, quand cela paraît difficile, ou impossible, le fantasme d’être plus juif que les Juifs, de les « remplacer ». Et enfin, la volonté rageuse de se « libérer » des Juifs, s’il le faut en les tuant.
Rien de plus dangereux qu’un best seller, qu’il s’agit de livres ou de n’importe quelle autre oeuvre : John Lennon, le plus célèbre des Beatles, fut assassiné le 8 décembre 1980 par un admirateur, Mark David Chapman, qui lui avait demandé le matin même de dédicacer un exemplaire de son album, Double Fantasy...
Montesquieu notait déjà, dans les Lettres persanes :"a religion juive est un vieux tronc qui a produit deux branches qui ont couvert toute la terre, je veux dire le Mahométisme et le Christianisme ; ou plutôt c'est une mère qui a engendré deux filles qui l'ont accablée de mille plaies :car, en fait de religion, les plus proches sont les plus grandes ennemies." Les Israéliens se sont souvent demandés pourquoi ils perdaient sans cesse la « guerre de la communication ».
Ma réponse est peut-être qu’ils se trompent de guerre, c’est à dire de procès. Ils qualifient leur communication politique de hasbarah, « explication », indiquant par la même qu’ils ne se préoccupent que du premier procès, lié aux faits, mais qu’ils oublient le second, lié aux croyances et aux fantasmes. Or nous en arrivons au point où l’échec sur le second plan rend quasi-inopérants les efforts menés sur le premier. Un rééquilibrage s’impose.
C’est peut-être ce que le ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman, a voulu dire l’autre semaine aux diplomates israéliens réunis en conclave à Jérusalem, quand il leur a recommandé de ne plus « ramper » devant d’autres parties et de ne plus sacrifier l’honneur national à d’incertaines négociations.

 © Michel Gurfinkiel pour michelgurfinkiel.com
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